FLASHBLACK n°3 : A distance

1 Fev 2022

Les jeunes recrues attendaient avec inquiétude l’arrivée de leur manager. Ils étaient une petite dizaine, attroupés devant les portes désespérément closes de l’entreprise. Certains sirotaient nerveusement leur café Starbucks, mais la plupart gardaient la tête en l’air, scrutant avec attention les fenêtres. Au cas où l’une d’elles s’allumerait, ce qui serait bon signe. Il était encore tôt, il faisait encore nuit.

Jérémy Barbet arriva enfin. Lui détenait la réponse qui pourrait les sauver. Jérémy Barbet n’était pas n’importe qui : son badge indiquait « New Business Unity Manager », ce qui en faisait le responsable de la principale unité de la célèbre société d’audit, de finance d’entreprise et de conseil Wilbur Christensen. Les jeunes cadres n’en menaient pas large face à lui, eux les simples consultants en stratégie. Ceux qu’on appelait dans ce milieu expert et sophistiqué les « Junior Partners ».

– Monsieur Barbet, commença l’un d’eux, est-ce qu’il y a du nouveau ? Peut-on retourner travailler dans nos bureaux ?

– Impossible mon jeune ami, coupa net son interlocuteur en lui jetant à peine un regard. Le Président a été très clair. Je ne parle pas de celui de la compagnie, mais bien du Président de la République. Je cite : « Le télétravail à 100% est désormais imposé à toutes les entreprises afin de limiter les risques d’exposition au virus ». On ne peut être plus clair, les amis : le présentiel, c’est fini !

– Mais on ne veut pas rester chez nous, tempêta Julie, jeune consultante fraichement embauchée. Chez moi je n’ai personne à qui parler et je m’ennuie.

– Consacrez-vous d’avantage à votre travail, mon chou. Moi, voyez-vous, je me donne sans compter pour la boite et je ne m’ennuie pas

– Oui mais vous avez le droit de travailler au bureau, vous. C’est injuste !

– Que voulez-vous, dit Jérémy Barbet avec une légère suffisance, la Direction a considéré que ma présence à moi était indispensable. Pour vous tous dorénavant, le télétravail est la seule règle et vous n’y couperez pas. Pas question de jouer avec la santé des employés… encore moins avec celle de l’entreprise ! 

Il toisa la petite troupe avec toute l’autorité et la légère suffisance que lui conférait sa position. Son discours était bien rodé, il l’avait mis au point la veille avec le Comité de Direction. Il parla un peu de Darwinisme, de l’importance de s’adapter aux situations et termina par un dernier conseil dont il fut si satisfait la veille qu’il le nota chez lui sur un grand papier.

– C’est quand on est jeune qu’il faut oser, casser les codes, s’émanciper. Maintenant rentrez tous chez vous et au boulot ! Croyez-moi, vous me remercierez plus tard.

Les jeunes salariés se dispersèrent le cœur lourd. Chacun devait à présent rentrer chez soi. Visiblement satisfait, Pascal Barbet se rendit à sa voiture après avoir averti par téléphone sa direction que le message était bien passé.

De retour chez lui, il se versa un petit whisky avant d’allumer son ordinateur. Sa boite mail se mit à crépiter de nouveaux messages :

« S’il vous plait, pourrais-je venir travailler au bureau au moins un jour par semaine ? Promis, je n’en parlerai à personne ».

Pathétique.

« Vous rappelez-vous tous nos séminaires de team building, team working et team monitoring ? « Team » ça veut dire équipe et pas rester tout seul chez soi ! Je ne veux plus travailler chez moi ! »

Intéressant, mais non.

Les jours passèrent et Jérémy Barbet continua à recevoir régulièrement des mails et des appels, parfois même tard le soir. Il restait parfaitement insensible à cette détresse. Car lui, Jérémy Barbet, portait la voix de la compagnie. Lui se dépensait sans compter, n’hésitant pas à travailler jour et nuit. Oui, c’est vrai : lui avait le droit de se rendre au bureau, ainsi d’ailleurs que l’ensemble des cadres dirigeants. Comme il était bon de se retrouver au calme, entre gens importants ! 

Pendant ce temps le Covid-19 continuait à se propager variant après variant. Après quelques mois, Omicron se dissipa, bientôt remplacé par Pi, puis Rho, Sigma, Tho… Tout l’alphabet grec y passa. 

Avec le temps, la fréquence des mails en provenance des employés se ralentit. Ils devaient avoir compris. De toute façon, Jérémy Barbet n’avait plus à s’en soucier. Il occupait désormais un très haut poste au bureau de New-York, qui lui fut confié en 2027, peu après l’arrivée du variant Oméga.

Le Coronavirus en forme de couronne laissa place au Stellavirus étoilé puis au Circumvirus tout rond. Les cycles de pandémies se succédaient à présent comme les saisons. L’entreprise Wilbur Christensen finit par disparaitre, après la démission massive et inexpliquée de l’ensemble de ses salariés.

Bien des années plus tard, Jérémy Barbet tomba nez à nez au détour d’une rue sur une de ses anciennes et brillantes recrues.

– Tiens bonjour Sophie ! dit-il. Oui, comme vous voyez je suis revenu à Paris. Alors que devenez-vous ? J’imagine que vous êtes Senior Partner à présent ? Laissez-moi deviner… vous avez rejoint Kraufman & Jones ?

– Certainement pas ! Répondit Sophie. La vie de bureau c’est bien fini. Rien n’a changé après votre départ pour les Etats-Unis. Alors quitte à travailler depuis chez nous, je me suis mise à mon compte… et tous les autres aussi !

– Mais vous voulez dire que… Ne me dites pas que…

– Si, nous sommes indépendants ! C’est fou comme c’est agréable de gérer son temps. Moi par exemple je suis plutôt du matin et du soir, alors l’après-midi je cours, je peins et je promène mon chien. Et vous monsieur Barbet, que devenez-vous ?

Le visage du manager s’assombrit.

– Oh moi je suis à la retraite maintenant. Je suis divorcé et je ne vois plus beaucoup mes enfants. C’est vrai que je ne me suis pas beaucoup occupé d’eux à l’époque, et ils me le reprochent suffisamment. Le travail, que voulez-vous, m’a pris tout mon temps.

– C’est quand même dommage, dit Sophie. A propos, saviez-vous que Charles jouait dans un orchestre de jazz tout en cartonnant dans son boulot de consultant ?

– Vous savez, souffla Jérémy Barbet, j’ai moi aussi du temps maintenant que je suis à la retraite. Le freelance pourrait me tenter. Si vous connaissiez une entreprise qui pourrait être intéressée… des membres de votre réseau que je pourrais contacter…

Sophie tenait enfin sa revanche. Elle pesa bien ses mots, qu’elle prononça en les détachant, comme Jérémy Barbet faisait auparavant, il y a bien longtemps.

– Monsieur Barbet, je ne voudrais pas vous manquer de respect mais vous n’avez plus vraiment l’âge pour oser, casser les codes et vous émanciper. Je n’ai pas oublié votre grand discours, vous savez. A votre place, je me mettrais plutôt aux mots croisés. Vous me remercierez plus tard si vous voulez !

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A propos de l'auteur

Journaliste indépendant spécialisé dans le monde de la finance